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La critique

L’Autre : le couple face au monde

C’est le contrat que remplissent à deux Lui et Elle, à l’aube de leur vie commune. Pour faire durer la passion, ne jamais l’encourager. Pour s’aimer jusqu’au bout, ne jamais dormir ensemble. Se défendre envers et contre tous les Autres – ces amants, ces pensées noires qui rongent le couple. Se cloîtrer, se barricader contre la vie: voilà ce que Lui, sérieux et amoureux, propose à Elle. La pièce de Florian Zeller commence par une absurdité, un non-sens; pourtant, au fil de la mise en scène, la peur de l’Autre va devenir réelle, le délitement du couple une évidence.

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La pièce débute chez eux, au cœur de leur intimité. Elle, encore somnolente sur son cube noir, s’éveille dans un rêve en regardant son amant se rhabiller. A force de ne pas vivre, elle a succombé à l’extérieur, à la tentation d’un Autre qui la congédie brusquement quelques scènes plus tard. Ce même Autre qui, incarné – avec brio – par Joeffrey Bourdenet, joue à la fois l’ami d’enfance de Lui, l’huissier de meurtre, le témoin caché, le cas de conscience. De sa voix grave et lente, il énonce les sentences du couple, questionne, creuse les plaies comme il les panse. D’un boutonnement de chemise, d’un geste brusque, il agace, frustre, énerve, aime – et déteste, puisqu’au fond, « c’est la même chose ». Jeoffrey Bourdenet occupe sa moitié de la scène, l’habite, l’effraye et la réveille. Son corps est presque trop grand pour le plateau ; sa tête frôle les ampoules nues, qui éclairent de leur lumière électrique les entrailles du ménage moribond. Au sol, un cube noir, mat, seule trace de mobilier dans cette pièce de vie. Le décor, comme le couple qu’il abrite, est fonctionnel sans être agréable, compréhensible sans être particulier. Thibault Ameline a pris le parti de meubler la scène avec des mots, de la peur et une bande-son qui revient en boucle, comme le fil conducteur d’un rêve passager. Et ça marche. Après la torpeur du début s’ensuivent des joutes verbales, chacune plus meurtrière que la précédente. Le rêve fait place au cauchemar, celui du couple qui n’a plus rien à se dire et qui finit par se déliter, s’entretuer.

Et pourtant, Lui s’accroche comme un forcené à cet amour, cette fiancée impatiente et enivrée par la vie. Christophe d’Espoti fait de Lui un homme affable, lent mais volontaire en amour. Son costume banal, sa voix monotone donnent lieu à un personnage peu charismatique, nous inspirant à la fois compassion et énervement. Il porte en lui la monotonie morbide du couple. Toutefois, une déception, une tristesse et une profondeur de jeu manquent à cette interprétation. Si son personnage habite dans un amour qui chausse trop grand pour lui, Christophe d’ Espoti joue trop en retrait par rapport au deux autres.

Le jeu de Carolina Jurczak (Elle) manque aussi d’envergure ; sa voix n’est pas assez posée, ses mouvements trop visiblement calculés et répétés. Ses moments de colère renvoient plus à la crise enfantine qu’à la crise de couple, profonde et irréparable. Cela est dommage, car ses répliques fusent à un rythme finement travaillé, ses silences sont lourds de sens, ses émotions nuancées. Elle est la seule trace de vie colorée dans ce décor sombre et pourtant, elle cantonne ses émotions derrière une retenue trop aimable. Si elle trouve le ton, le volume et le rythme juste, il semble que Carolina Jurczak se retienne de rire encore plus, d’aimer encore plus et de souffrir encore plus.

Ce sont un texte qui fait réfléchir, une mise en scène qui illustre la vie, un décor qui abrite le tout avec justesse et peu de prétention. La figure de l’Autre, à la fois énigmatique et étonnamment présente, rôde au-dessus de Lui et Elle. En nous asseyant dans la salle du Théâtre de Poche, nous devenons et accompagnons comme lui, comme l’Autre. Nous oscillons entre rêve et réalité, entre voyeurisme et compréhension profonde de l’intimité d’un couple, entre mondes intérieur et extérieur. Thibault Ameline a su trouver l’équilibre entre intimisme et universalité, à travers une direction d’acteur intelligente et une mise en scène accessible, laissant libre cours au texte et à l’interprétation.

Rhinocéros 2017