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La création

Richard III franchit le quatrième mur (du son) à l’Odéon

Sur le parvis du théâtre de l’Odéon trône un container noir. Autour, des spectateurs frigorifiés, la tête rentrée dans les épaules, font les cent pas en attendant leur tour. Il est 18h30: le rideau ne se lève pas avant une heure, mais la pièce commence plus tôt pour ceux qui entrent, en petits groupes, dans cette grande boîte noire, nommée pour l’occasion « R3m3« . Pendant une demi-heure, les spectateurs découvrent l’antre du monstre, le bureau de celui qu’ils vont voir sur scène. Hologrammes, pattes de gibier et lumières à ultra-violets provoquent un effet glaçant. Sur le mur, la longue liste des futures victimes de Richard III – dans les coins, des traces de mains, comme autant de preuves de crimes à venir. En sortant du bureau de Richard, on s’attend à un univers détaillé, à une pièce travaillée en profondeur, alambiquée comme le monstre qu’elle raconte. La pièce, avant même d’avoir commencé, sort déjà par tous les pores du théâtre.

Et pour cause: le monde dans lequel s’inscrit la pièce lui préexiste. Richard III est le dernier volet de la tétralogie shakespearienne, que Thomas Jolly et sa troupe avaient commencé à monter il y a quelques années. Thomas Jolly y avait déjà incarné Richard – et avait au passage raflé le Molière du metteur en scène. Cette fois, le comédien se glisse dans la peau du personnage principal pour nous révulser, nous intriguer et nous effrayer pendant près de quatre heures de spectacle. Il apparaît en homme-oiseau, bossu, grimaçant, torturé. Il nous montre avec grand (très, très grand) talent tous les visages de Richard: tantôt séducteur, tantôt manipulateur, tantôt tyran sanguinaire. Sa technique de jeu est impeccable: ses chuchotements portent jusque dans les derniers recoins de la salle, ses hurlements de douleur et de défaite glacent le sang. Thomas Jolly a décidé de faire de Richard une créature hybride, à mi-chemin entre la bête sauvage et l’homme rationnel, calculateur. Richard est donc un personnage complexe, à la fois hanté par ses cauchemars et profondément seul dans le royaume vide qu’il s’est créé. Nous sommes ses sujets et les spectateurs de ses crimes. Nous sommes aussi son public, aveuglés par les projecteurs et assourdis par son concert improvisé.

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Cette scène de concert endiablé reste la plus mémorable et, à mon sens, la moins réussie. Richard, entouré de sa cour, éparpille ses plumes au rythme d’une chanson qu’il a manifestement composée. Il demande à ses sujets et son public de reprendre en chœur son refrain, parce que « it’s Friday night, come on » et qu’on a bien le droit de se lâcher, comme lui. Thomas Jolly a décidé de franchir le quatrième mur de l’Odéon en y investissant l’espace, en faisant pénétrer des comédiens dans le public et en allumant les lumières. Grâce à ce concert, durant lequel les projecteurs sont braqués sur les spectateurs, c’est au tour de Richard de nous mettre en cage, de nous contempler comme des bêtes de foire. Manifestement, Thomas Jolly avait en tête une certaine relation de réciprocité: nous avons fouillé le bureau de Richard, observé ses manigances; maintenant, à lui de mener la danse. Le problème, dans un théâtre à l’italienne, c’est que le quatrième mur est difficile à franchir. La scène est surélevée et hermétiquement séparée du public – et ce dernier n’est pas forcément partant (essayez donc d’entrer dans l’ambiance depuis un lointain fauteuil en velours ou un balcon, ce n’est pas évident).

Toutefois, comme le reste de la pièce, cette scène était une prouesse technique. Acte après acte, les faisceaux lumineux dessinent des forteresses, la scène amovible fait voyager le regard, les tours métalliques et les trappes fumantes construisent un univers détonnant, où chaque détail surprend et rappelle un peu plus l’enfer que construit Richard. Les effets spéciaux font et se fondent dans le décor, jouant autant que les comédiens. Quand on pense savoir que Richard est maître de lui-même et de son décor fantasmatique, un projecteur descend de son plein gré pour le surprendre, l’effrayer et remettre en question nos convictions. Quand on regarde le duc de Clarence emprisonné dans une cellule dont les barreaux sont des faisceaux de lumière, on y croit. Chaque son, chaque rai de lumière est matériel, palpable, comme autant d’obstacles que Richard doit franchir pour parvenir à ses fins.

Il faut dire que l’ambition technique du spectacle (car c’est un spectacle, bien plus qu’une pièce) est pharaonique. Des portraits géants, des écrans, des escaliers amovibles: tout est utile et utilisé pour faire du royaume de Richard un territoire semé de pièges et de cauchemars. Il est dommage que l’autre technique, celle des comédiens, ne suive pas (ou en tous cas, pas assez). A force de faire jouer hommes et machines dans une même arène, Thomas Jolly oblige les comédiens à se battre pour se faire entendre. Au point que ces derniers semblent s’époumoner plus que jouer: quand Elisabeth perd ses fils, elle crie, elle hurle de colère sans que l’on sente sa tristesse. Idem pour sa mère et Lady Anne, veuves toutes deux, mais incapables de montrer autre chose que leurs cordes vocales. Lorsque le rideau tombe et qu’une quarantaine de comédiens et techniciens vient saluer, c’est plus l’exploit et l’envergure technique de la représentation que sa profondeur émotionnelle que l’on applaudit. C’est un spectacle qui en met plein la vue et les oreilles plus qu’il ne fait réfléchir et ressentir.

Rhinocéros 2017