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Roméo et Juliette à la Comédie-Française, une représentation « trop belle et trop sage, et belle trop sagement »

En prenant le métro pour aller à la Comédie-Française mardi dernier, j’étais perplexe.

Comment Eric Ruf allait-il mettre en scène le sacro-saint spectacle de Roméo et Juliette ? Quel âge auraient les comédiens ? Sur quelle traduction reposerait la pièce ? Trois heures, un spectacle et un entracte plus tard, j’avais les réponses. Eric Ruf avait lui-même composé le décor : un sol de marbre veiné de gris, des blocs massifs montés sur des rails et un rideau de velours jouant sur la transparence. Sur ce plateau, renvoyant tantôt à une ruelle illuminée de lampions, tantôt au caveau familial des Capulet, s’affairent la vingtaine de comédiens choisis pour interpréter le plus célèbre et le plus douloureux des textes de Shakespeare. C’est devant deux éviers et des murs nus, nous rappelant les toilettes des gares sans décoration, impersonnelles et où l’on fait tout sauf pipi, que nous rencontrons un Roméo trentenaire jouant le poltron. C’est donc ce gars-là qui doit se tuer sous le coup du chagrin dans quatre actes ? Bon.

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Ses compagnons, Benvolio et Mercutio, ne sont pas beaucoup plus convaincants. Pierre Louis-Calixte (Mercutio), bénéficiant du texte absolument transparent traduit par François-Victor Hugo, aurait pu forcer le trait de ses plaisanteries grivoises. Shakespeare insérait en effet dans ses tragédies des passages d’humour grossier dans le but de divertir certains spectateurs analphabètes, peu sensibles aux envolées lyriques de « Juliette et de son Roméo ». Ces moments d’humour (paillard) étaient concentrés, limités dans le temps et le texte, afin d’alléger ponctuellement l’ambiance d’une tragédie de plus de trois heures. Mais à mon avis, Eric Ruf a mal compris cela et, confisquant cet humour à Mercutio, l’a transposé dans des scènes où il n’avait pas lieu d’être. Comme, par exemple, dans la scène du balcon. Ou plutôt, la scène de l’acrobatie à trois mètres de haut où Juliette, incarnée par une Suliane Brahim exceptionnelle, rembarre ses parents d’un « J’ARRIVE » tonitruant pour mieux se concentrer sur Roméo.

Si cette scène nous montre l’étendue du jeu de Juliette qui, d’un changement de ton et de gestuelle impeccable, donne au texte une lecture toute nouvelle, elle n’en reste pas moins décevante. Juliette est belle, fragile, enfantine et obnubilée par l’amour, tandis que Roméo ne fait que déclamer son texte, nonchalamment appuyé contre le mur en plâtre éclairé par la lune. Il est dommage qu’Eric Ruf ait voulu faire de cette scène, bien que longue et ardue, un moment accessible au plus grand nombre. Loin de moi l’idée de faire du théâtre un sport d’élite, mais à force de plaisanteries mal placées, le public rit nerveusement pendant la scène du balcon au lieu de se concentrer sur la souffrance et l’adoration que se vouent les personnages. Cette séquence est à l’image de la pièce : « trop belle et trop sage, et belle trop sagement », comme le dit Roméo. Trop belle, car à observer les pieds suspendus dans le vide d’une Juliette en équilibre, nous regardons la beauté du décor au détriment de ce qui est dit. Trop sage, car un humour déplacé et le manque d’éclat d’un Roméo amorphe rendent cette scène trop lisse.

« Trop beaux et trop sages », les costumes l’étaient aussi. Un costume de théâtre doit permettre au spectateur de comprendre le personnage, de savoir à quel clan, à quelle époque il appartient. C’est à Christian Lacroix qu’Eric Ruf a demandé de sortir crayons, étoffes et ciseaux pour composer les vêtements des comédiens. Chez Juliette, le résultat est bluffant. Drapée comme une poupée de porcelaine dans une robe de mariée trop grande, trop rugueuse et trop épaisse pour elle, Suliane Brahim se transforme en petite fille, prête à mourir d’amour. Quand elle s’allonge pour mourir, Juliette n’est plus qu’un tas de voiles et de froufrous, qui embellissent sa souffrance et ridiculisent le mariage forcé auquel elle est contrainte. D’ailleurs, seules les femmes portent des couleurs chez Lacroix. Les hommes restent monochromes, coincés dans une époque noire et blanche, dont les nœuds-papillons et les larges revers de veste renvoient vaguement à la scène du mariage dans « Le Parrain ». Les figurants sont donc assignés au second plan, peu visibles et souvent inaudibles (les mots de Capulet sont incompréhensibles tant Didier Sandre mâche ses mots).

Eric Ruf a donc décidé de faire de ce spectacle une version esthétique, mais aseptisée de Roméo et Juliette. Trop légère, trop comique par moments, l’interprétation de ce texte avant tout tragique m’a laissée sur ma faim. Ca manquait de tripes, de passion, de violence. Le décor était juste, mais pas très cohérent: pourquoi passer d’une vieille salle d’eau à des colonnes en plâtre? Les costumes étaient beaux, mais peu utiles. Le jeu de Juliette était impeccable; Roméo restait trop lisse, trop prudent, trop peureux.

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